HERBASELITZ GRÜSSGOTT !

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L’humour vaguement révisionniste

(et à drôlerie bien cachée)

de Herr Baselitz,

artiste apathétiquement pathétique

et expressivement inexpressionniste

 

(à propos de l’exposition Baselitz sculpteur

au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris)

 

L’exposition intitulée Baselitz sculpteur qui vient de s’achever au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, aurait aussi bien pu être intitulée Baselitz humoriste. En effet, si l’humour est une aptitude à dénier effrontément la réalité, le très célèbre artiste néo-primitiviste allemand en multiplie les manifestations :

-       la sculpture de 1980 qui ouvre l’exposition est une référence évidente à la séquence très impressionnante du film de Hans-Jürgen Syberberg, Hitler, une histoire d’Allemagne (1977), dans laquelle le petit cadavre à la verse d’Hitler sort de sa tombe en faisant le salut nazi et explique longuement qu’en matière de camps de concentration il est loin d’avoir été le premier et a dores et déjà de nombreux successeurs.Mais le cartel ne dit rien de cette référence et nous explique tranquillement que ce Modell für eine Skulptur est une « proposition de sculpture » et « une préfiguration d’une nouvelle sorte d’image ». Quant à la « gestuelle du salut », elle « permet de véhiculer des conceptions esthétiques complexes, ancrées dans l’histoire de la sculpture, comme des figures aux bras dirigés vers le ciel qui apparaissent dans l’art dogon, ou dans les statuettes lobi du Burkina Faso que Baselitz collectionne. »

-       les « figures debout et têtes » de la seconde salle sont des sculptures monumentales en bois taillées à la hache et à la tronçonneuse qui suggèrent de manière très pressante et oppressante l’idée de vies martyrisées. Bien sûr, tout visiteur réfléchissant un tant soit peu les voit comme des images – plutôt justes – des destins plus que tragiques de tant d’hommes du XXème siècle, dans la continuation absolutisée du pathétisme de l’expressionnisme allemand, mais on nous dit que « ces personnages renvoient au monde des esprits germaniques, à celui des sculptures africaines et océaniennes », et que s’il « rappelle certains accents de l’expressionnisme allemand », c’est contre la volonté de Baselitz qui « se déclare très étranger à ce mouvement » (cela n’est pas entièrement faux : l’idéal de retour à la vie naturelle et le hurlement contre les horreurs de la guerre et de la vie bourgeoise des Nolde, Dix ou Grosz est singulièrement absente de cette œuvre aussi faussement dépourvue de repoussoir que la philosophie de Heidegger).

-        un peu plus loin les « Femmes de Dresde » (1989 – 1990) est un ensemble de têtes monumentales teintes en jaune et formées par les tortures extrêmement brutales que le sculpteur bourreau leur a fait subir. Prises seulement en tant que sculptures, il en émane une force  tragique très saisissante, et bien sûr nous avons tendance à les voir comme des images généralement symboliques de la souffrance de l’homme européen au milieu du XXème siècle, mais c’est une erreur : ces têtes veulent évoquer « les victimes de la destruction de la ville en 1945 ». Qui sont donc les monstres qui ont causé une telle horreur ? Même si on a des notions d’histoire récente un peu incertaines, on se souvient que ce sont les « alliés ». Et qu’est-ce qui a bien pu amener les anglo-américains à balancer des bombes au napalm sur une ville historique comme Dresde ? Le cartel est remarquablement discret sur ce point (celui qui écrit ces lignes a eu l’occasion de visiter au début des années 80 la très riche Gemälde Galerie du Zwinger,  et il avait déjà été frappé par la présentation très originale qui était donnée à l’entrée du bâtiment de la destruction de la ville comme un acte inhumain des criminels alliés contre les pauvres innocentes victimes allemandes).

-       après les pleureuses de Dresde-Guernica, on passe à une série de peintures de têtes à l’envers (pour lesquelles l’artiste, il y insiste, ne s’est pas mis lui-même la tête en bas) où la figure est censée ressembler à Freud (alors qu’elle évoque beaucoup plus Bachelard) : le sens général de ces peintures renversées – qui ont rendu Baselitz célèbre – étant – probablement – que nous vivons dans un monde renversé, la figuration à l’envers d’un psychologue de l’envers de la conscience signifie sans doute que sa révolution n’en est pas une, et nous devrions alors remercier l’artiste allemand de nous dire en quelques images vite vues ce qu’Onfray a mis récemment 600 pages à démontrer (il est vrai que la thèse est tellement hénaurme qu’on peut se contenter de la quatrième de couverture). La simplification radicale de ces peintures – idée comme forme – empêche sans doute même les  regardeurs de bonne volonté d’en extraire la substantificque moelle (personne n’y comprend rien), mais l’auteure des cartels nous explique qu’elles « renvoient à l’inconscient, à la sexualité et aux réminiscences enfantines », et tout s’éclaire.

-        en découvrant les grandes figures monumentales de paysannes (96 – 97), on se croit revenu aux temps bénis pour certains seulement de l’idéalisme populiste généralement connu comme « Réalisme socialiste », mais une fois de plus notre première impression est fausse, Baselitz nous a bien eus : il fallait voir que « leur gigantisme et l’absence de pieds participent à l’effet de disharmonie recherché » et « sur les robes, les entailles de la tronçonneuse créent des motifs de « plus-minus » qui animent la surface. »

-       les effigies monumentales de mélancolie métaphysique constipée qui concluent l’exposition sont des expressions de Désespoir assez éloquentes, mais là encore la commissaire n’a pas oublié de nous rappeler que Baselitz avait aussi de l’humour :   « pour échapper au pathos, ces œuvres sont agressivement sexuées par l’ajout d’un morceau de bois cloué à la sculpture d’un seul bloc » (ce qui, incidemment, devrait rassurer les mélancoliques qui ont des problèmes d’érection – sans toutefois tenir lieu de viagra).

Pour ceux qui, ne comprenant pas l’humour de Baselitz, se demanderaient s’ils n’ont pas affaire à un génie un peu idiot, le grand artiste qui vit et travaille près du lac d’Ammersee (Bavière) et à Imperia sur la Riviera italienne (il y a de quoi être mélancolique) leur a répondu : « Même la personne la plus stupide peut dessiner comme Raphaël : mais réaliser de vrais mauvais dessins, c’est très dur parce que ça demande beaucoup d’intelligence. »

 Hermann Krankwein (etienne cornevin)

 

pour lire l'article mis en forme (et en couleurs), aller à :

http://nouvelles-hybrides.fr/wordpress/?p=3761