Anish Kapoor au Grand Palais : Once in a lifetime experience

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E-06-MONUMENTA2011-Anish_Kapoor_Leviathan

par Raphael Cuir

 

Préambule

On connaît l’œuvre d’Anish Kapoor, ses affinités avec Yves Klein, James Turrell, ou encore Wolfgang Laib. On a fréquenté ses surfaces pigmentées, ses monochromes jaunes, bleus, rouges, ses miroirs aussi. Mais cette nouvelle œuvre conçue spécialement pour le Grand Palais est tellement incomparable à tout ce que nous avons vu jusqu’ici que tous nos repères paraissent superflus. Pourtant ils permettent de situer Léviathan dans l’œuvre de l’artiste comme un aboutissement (provisoire) exceptionnel, une cristalisation impressionnante de son vocabulaire plastique en une véritable leçon de maître dans sa capacité à générer des formes, de la couleur, à faire monde, dirait Nelson Goodman.

Immersion

La force irrésistible de cette installation gigantesque qui appelle les superlatifs tout en nous donnant l’impression qu’ils demeurent des euphémismes, c’est d’abord de nous happer d’emblée en elle, totalement. Et comme beaucoup de spectateurs l’ont éprouvé, une fois à l’intérieur, nous n’avons plus envie de sortir, du tout. Nous sommes captés, retenus par la beauté, la puissance et l’étrange atmosphère qui règne dans cet espace inédit imaginé par Anish Kapoor. Nous sommes apaisés, peut-être pas tant par l’isolement relatif d’avec le reste du monde que par la sereine ambiance qui se dégage à l’intérieure, si c’est un Léviathan, c’est un Léviathan bienveillant.

 

Transports

Plusieurs métaphores viennent à l’esprit pour exprimer les qualités de cet espace et, en rapport avec l’étymologie du terme, suggèrent un transport, car nous sommes transportés dans cet ailleurs, au propre comme au figuré. Nous pensons bien sûr au fantasme des origines, d’un retour à la vie intra-utérine (et la forme extérieure telle qu’on la découvre sur les vues 3D ou les plans est assez proche d’un schéma des organes génitaux de la femme). Mais l’espace se vit plutôt comme un point d’articulation à la croisée de conduits entre lesquels notre regard circule. C’est pourquoi l’image du cœur s’impose davantage. Un cœur dont, nous, spectateurs, serions en quelques sorte les cellules sanguines, particules d’un flux qui anime l’œuvre, dans ce rouge, ces rouges qui nous absorbent, complètement.

 

Inside out

Mais tout aussi bien, nous pouvons nous croire dans la carène d’un immense vaisseau de science fiction comme le suggère les bandes parallèles qui trament la structure et en suivent les galbes à la manière de la cale d’un navire. Mais nous pouvons encore nous croire projetés en un point lointain de l’univers, « anywhere out of the world », tant les proportions suggèrent un macrocosme plus qu’un microcosme. Comme si Anish Kapoor avait lui-même réinventé le rapport de proportions qu’il identifie dans l’architecture du Grand Palais : « quand on est à l’intérieur, c’est presque plus grand que si on était dehors ! ». L’étendue de l’océan est toujours bornée par l’horizon, les courbes fuyantes de la sphère centrale de Léviathan tendent vers un point obscure que rien ne limite, pas même notre connaissance de ce qui se trouve derrière. Anish Kapoor nous donne à voir l’infini au Grand Palais.

 

Articulations

Sans doute est-ce largement à sa compréhension très fine de l’espace du Grand Palais qu’Anish Kapoor doit le succès de son œuvre : « C’est quelque chose que l’on doit prendre en compte, ce volume à la fois horizontal et vertical ». Anish Kapoor tire un admirable parti du Grand Palais en établissant un dialogue complexe avec son installation, entre harmonie et opposition. Le lieu qui l’accueille entre dans l’œuvre quand le soleil brille puisque l’ombre des structures architecturales se projètent à la surface de la peau et composent un réseau de vaisseaux, de nerfs, dans la texture des immenses canaux vus de l’intérieur.

A l’extérieur, les lignes courbes de Léviathan contrastent avec les verticales de la nef du grand palais : « Le principal problème étant la verticalité, que la lumière transforme en véritable défi ». Les volumes sphériques font écho aux arches qui supportent la verrière. Les gigantesques proportions de Léviathan font oublier l’immensité de la nef du Grand Palais qui devient presque intime. Le spectateur tourne autour de l’œuvre sans en voir la fin et sans en revenir de ce qui se déploie sous ses yeux. C’est une œuvre à vivre, si c’est vrai de nombreuses autres œuvres, celle-ci constitue une expérience unique qui ne pourra être renouvelée dans les mêmes conditions.

Aucune photographie ne peut en rendre compte de manière satisfaisante, en même temps elle se prête très bien à l’image, elle fait image et chacun peut repartir avec ses clichés, sa vue effarée, de cet incroyable monde dans le monde, dans le monde…

 

Dépassement

Le tour de force, propre aux très grands artistes, c’est aussi de transfigurer la matière. Quelques privilégiés ont pu voir au même moment, à l’initiative de la Société Foncière Lyonnaise et du Centre de Création Contemporaine de Tours, la très éphémère installation monumentale de Per Barclay dans l’ancien bâtiment Thomson de Billancourt. 1500 m2 d’huile noire, où nous voyons, non plus l’huile, mais un miroir d’une densité particulière qui amplifie l’espace en le répétant et confère à l’ensemble un effet contemplatif absorbant comme un mandala, absorbant comme les gaines de couleurs de Léviathan au Grand Palais. De même, avec l’œuvre d’Anish Kapoor, nous oublions les qualités réelles d’un matériau plutôt banal et peu noble (néanmoins un PVC Précontraint® très high tech), qui se met à vivre et respirer, à l’extérieur la tension pneumatique lui confère une noblesse rassurante. Nous sommes même tentés de le toucher délicatement, comme on caresserait les flancs d’un animal tranquille.

 

Cet au-delà de la matière on peut en prendre la mesure sur le site www.urbandive.com où, dans le confort des pixels cette fois, Anish Kapoor continue à transformer Paris et fasciner notre regard par les fruits de son imagination. Dans les Leçons américaines Italo Calvino s’appuyait sur Jean Starobinski et Giordano Bruno pour définir l’imagination « comme répertoire de potentialités, d’hypothèses, de choses qui ne sont ni n’ont été, ni peut-être ne seront, mais qui auraient pu être », elles se concrétisent parfois dans l’exception d’une œuvre d’art, pourrait-on ajouter.

 

MONUMENTA 2011

Anish Kapoor

au Grand Palais

du 11 mai au 23 juin 2011

 

Né en 1954 à Bombay, Anish Kapoor vit à Londres depuis le début des années 1970. Son travail a rapidement gagné une considération internationale célébrée par de nombreux prix dont le fameux Turner Prize qu’il remporta en 1991. Sa démarche fait depuis l’objet de nombreuses expositions personnelles dans les musées les plus prestigieux du monde dont le Guggenheim, le Louvre, la Royal Academy, la Tate Modern, etc. Il a reçu la commande de la tour « symbole » des prochains Jeux Olympiques à Londres, une sculpture de 116 mètres de haut intitulée The ArcelorMittal Orbit, actuellement en construction.