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Qui est Jacques Monory ?

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Avec deux belles expositions, Lyon célèbre actuellement Jacques Monory : à la galerie IUFM Confluence(s) pour les grands formats, d'une part, et à la galerie Anne-Marie et Roland Pallade pour les petits formats, d'autre part (jusqu'au 24 mars). Mais qui est Jacques Monory ? Un toujours jeune peintre français de 88 ans, co-fondateur de la Figuration narrative en 1964, qui a cessé de se rajeunir depuis quelques années. Il m'en a confié les raisons au cours d'un long entretien enregistré, jamais publié. L'occasion me semble venue d'en donner des extraits qui éclaireront peut-être ceux qui s'interrogent sur cette personnalité à la fois discrète et très connue. Tout d'abord donc, l'âge : « Aujourd'hui, je ne me rajeunis plus, j'aurais même plutôt tendance à me vieillir... Pendant longtemps je me suis en effet rajeuni de dix ans. C'était une liberté et peut-être une coquetterie, ou plutôt une prothèse supplémentaire... » Il avait en effet passé dix ans comme graphiste vedette chez Delpire à ses débuts, et avait décidé ensuite de tout recommencer à zéro : « J'ai compris que j'avais passé dix années sans vraiment peindre, et j'ai voulu les rattraper... »

Pourquoi parlait-il d'une « prothèse supplémentaire » ? Monory s'est lui-même figuré dans de nombreux tableaux, toujours coiffé d'un feutre et portant des lunettes fumées. Il est souvent armé d'un revolver ( le grand tableau Métacrime n° 5, à l'IUFM, représente même toute une collection de mitraillettes et revolvers). Un oncle lui avait donné un véritable revolver quand il était très jeune et ce fut pour lui une révélation. Il obtiendrait plus tard un permis de port d'arme pour pratiquer sérieusement le tir. « Oui, tout est prothèse finalement. Les lunettes noires en sont aussi. L'apparence que j'ai choisie pour moi-même vient tout droit des films noirs américains que je voyais quand j'étais enfant. J'ai décidé de me servir de tout ça, mais je voudrais bien, à travers ces mensonges, dire la vérité ».

Les tableaux de Monory sont bleus, ils procèdent de photographies généralement prises par l'artiste au cinéma ou devant sa télévision. « Si la photo n'existait plus, il faudrait que je me recycle, d'ailleurs je n'aurais peut-être jamais été cyclé. Intermédiaire idéal pour moi. Montrer la réalité et indiquer que celle-ci n'existe pas... » Les Métacrimes exposés à la galerie Confluence(s) datent de 1988, ils ont pour origine un projet à propos de Sade. « Jouffroy voulait faire une exposition dans le château natal du marquis de Sade avec plusieurs artistes dont moi. Mais l'exposition ne s'est pas faite parce que des membres du Conseil Régional ont eu peur. C'est dommage, car je crois que l'exposition aurait été intéressante. J'avais fait trois tableaux ; il y avait des aigles, des armes, c'était assez cruel. Mais je ne suis pas un fanatique de Sade, je le trouve un peu répétitif ! » Les petits formats de la galerie Pallade ont été réalisés depuis 2009 ( www.pallade.net). Ils se déroulent comme un film (Monory est aussi cinéaste). Ce sont notamment des Peintures sentimentales ou des Romans photo : toutes ces images remémorent son œuvre en se rattachant à des épisodes de sa vie. On reconnaît même la terrasse de son atelier de Cachan où il lui arrive de jardiner (« J'aime bien le jardin, je jardine sur ma terrasse de Cachan. J'ai horreur de la nature à la campagne, mais ici je la trouve touchante... ») Bref, Monory est partout dans son œuvre, mais attention : « ce n'est pas un autoportrait. Rembrandt par exemple faisait son visage dans tous les sens : c'était du portrait psychologique. Moi je fais du théâtre, je me représente mais je ne me présente pas. » ?uvre théâtrale en effet, mais modeste (« J'essaye au moins de travailler avec la rareté des formes que donne la vie »). Ce n'en est pas moins ce que l'on aurait appelé en d'autres temps de la grande peinture.

23 février 2012

 

HERBASELITZ GRÜSSGOTT !

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L’humour vaguement révisionniste

(et à drôlerie bien cachée)

de Herr Baselitz,

artiste apathétiquement pathétique

et expressivement inexpressionniste

 

(à propos de l’exposition Baselitz sculpteur

au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris)

 

L’exposition intitulée Baselitz sculpteur qui vient de s’achever au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, aurait aussi bien pu être intitulée Baselitz humoriste. En effet, si l’humour est une aptitude à dénier effrontément la réalité, le très célèbre artiste néo-primitiviste allemand en multiplie les manifestations :

-       la sculpture de 1980 qui ouvre l’exposition est une référence évidente à la séquence très impressionnante du film de Hans-Jürgen Syberberg, Hitler, une histoire d’Allemagne (1977), dans laquelle le petit cadavre à la verse d’Hitler sort de sa tombe en faisant le salut nazi et explique longuement qu’en matière de camps de concentration il est loin d’avoir été le premier et a dores et déjà de nombreux successeurs.Mais le cartel ne dit rien de cette référence et nous explique tranquillement que ce Modell für eine Skulptur est une « proposition de sculpture » et « une préfiguration d’une nouvelle sorte d’image ». Quant à la « gestuelle du salut », elle « permet de véhiculer des conceptions esthétiques complexes, ancrées dans l’histoire de la sculpture, comme des figures aux bras dirigés vers le ciel qui apparaissent dans l’art dogon, ou dans les statuettes lobi du Burkina Faso que Baselitz collectionne. »

-       les « figures debout et têtes » de la seconde salle sont des sculptures monumentales en bois taillées à la hache et à la tronçonneuse qui suggèrent de manière très pressante et oppressante l’idée de vies martyrisées. Bien sûr, tout visiteur réfléchissant un tant soit peu les voit comme des images – plutôt justes – des destins plus que tragiques de tant d’hommes du XXème siècle, dans la continuation absolutisée du pathétisme de l’expressionnisme allemand, mais on nous dit que « ces personnages renvoient au monde des esprits germaniques, à celui des sculptures africaines et océaniennes », et que s’il « rappelle certains accents de l’expressionnisme allemand », c’est contre la volonté de Baselitz qui « se déclare très étranger à ce mouvement » (cela n’est pas entièrement faux : l’idéal de retour à la vie naturelle et le hurlement contre les horreurs de la guerre et de la vie bourgeoise des Nolde, Dix ou Grosz est singulièrement absente de cette œuvre aussi faussement dépourvue de repoussoir que la philosophie de Heidegger).

-        un peu plus loin les « Femmes de Dresde » (1989 – 1990) est un ensemble de têtes monumentales teintes en jaune et formées par les tortures extrêmement brutales que le sculpteur bourreau leur a fait subir. Prises seulement en tant que sculptures, il en émane une force  tragique très saisissante, et bien sûr nous avons tendance à les voir comme des images généralement symboliques de la souffrance de l’homme européen au milieu du XXème siècle, mais c’est une erreur : ces têtes veulent évoquer « les victimes de la destruction de la ville en 1945 ». Qui sont donc les monstres qui ont causé une telle horreur ? Même si on a des notions d’histoire récente un peu incertaines, on se souvient que ce sont les « alliés ». Et qu’est-ce qui a bien pu amener les anglo-américains à balancer des bombes au napalm sur une ville historique comme Dresde ? Le cartel est remarquablement discret sur ce point (celui qui écrit ces lignes a eu l’occasion de visiter au début des années 80 la très riche Gemälde Galerie du Zwinger,  et il avait déjà été frappé par la présentation très originale qui était donnée à l’entrée du bâtiment de la destruction de la ville comme un acte inhumain des criminels alliés contre les pauvres innocentes victimes allemandes).

-       après les pleureuses de Dresde-Guernica, on passe à une série de peintures de têtes à l’envers (pour lesquelles l’artiste, il y insiste, ne s’est pas mis lui-même la tête en bas) où la figure est censée ressembler à Freud (alors qu’elle évoque beaucoup plus Bachelard) : le sens général de ces peintures renversées – qui ont rendu Baselitz célèbre – étant – probablement – que nous vivons dans un monde renversé, la figuration à l’envers d’un psychologue de l’envers de la conscience signifie sans doute que sa révolution n’en est pas une, et nous devrions alors remercier l’artiste allemand de nous dire en quelques images vite vues ce qu’Onfray a mis récemment 600 pages à démontrer (il est vrai que la thèse est tellement hénaurme qu’on peut se contenter de la quatrième de couverture). La simplification radicale de ces peintures – idée comme forme – empêche sans doute même les  regardeurs de bonne volonté d’en extraire la substantificque moelle (personne n’y comprend rien), mais l’auteure des cartels nous explique qu’elles « renvoient à l’inconscient, à la sexualité et aux réminiscences enfantines », et tout s’éclaire.

-        en découvrant les grandes figures monumentales de paysannes (96 – 97), on se croit revenu aux temps bénis pour certains seulement de l’idéalisme populiste généralement connu comme « Réalisme socialiste », mais une fois de plus notre première impression est fausse, Baselitz nous a bien eus : il fallait voir que « leur gigantisme et l’absence de pieds participent à l’effet de disharmonie recherché » et « sur les robes, les entailles de la tronçonneuse créent des motifs de « plus-minus » qui animent la surface. »

-       les effigies monumentales de mélancolie métaphysique constipée qui concluent l’exposition sont des expressions de Désespoir assez éloquentes, mais là encore la commissaire n’a pas oublié de nous rappeler que Baselitz avait aussi de l’humour :   « pour échapper au pathos, ces œuvres sont agressivement sexuées par l’ajout d’un morceau de bois cloué à la sculpture d’un seul bloc » (ce qui, incidemment, devrait rassurer les mélancoliques qui ont des problèmes d’érection – sans toutefois tenir lieu de viagra).

Pour ceux qui, ne comprenant pas l’humour de Baselitz, se demanderaient s’ils n’ont pas affaire à un génie un peu idiot, le grand artiste qui vit et travaille près du lac d’Ammersee (Bavière) et à Imperia sur la Riviera italienne (il y a de quoi être mélancolique) leur a répondu : « Même la personne la plus stupide peut dessiner comme Raphaël : mais réaliser de vrais mauvais dessins, c’est très dur parce que ça demande beaucoup d’intelligence. »

 Hermann Krankwein (etienne cornevin)

 

pour lire l'article mis en forme (et en couleurs), aller à :

http://nouvelles-hybrides.fr/wordpress/?p=3761

 

Un artiste et ses écrivains : le cas Henri Maccheroni

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Pour Tessa Tristan

 

Partons d’une évidente donnée : Henri Maccheroni est un homme du livre. De l’objet d’encre et de papier, de carton, de colle, de toile ou de cuir, naturellement, mais surtout de ce que le livre exige, suppose, porte de travail, de temps d’ouvrage partagé, de rencontres et de rêves. Le savoir, la science, la pratique, les techniques du papier, celle de l’impression, de la gravure, comme celle, apparemment si simple et si répandue, de l’écriture manuelle ; tous les dispositifs, toutes les pratiques que nous enfermons dans des zones profondes de notre conscience et de nos mémoires, Henri Maccheroni les convoque à tout moment.

Il les fait se lever de chaque livre qu’il regarde, dans cette belle approche du bibliophile pour qui aucun détail mis en œuvre –mis dans l’œuvre- n’est vain, parce que chacun porte avec lui l’œil, la main, les savoirs de celui qui y a travaillé.

   

Nu noir sur fond blanc, Julião Sarmento

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Les silhouettes noires de Julião Sarmento sont des projections de corps fantasmés. Une trace de présence saisie. 

Œuvres au noir, Julião Sarmento semble projeter sur la toile les corps tirés de scènes pornographiques. Ces études préparatoires et peintures obéissent à un principe de sérialité à l'image de la pornographie dans les films qui rejouent sans cesse les mêmes scènes de façon mécanique. Ces scènes sexuelles de femmes et d'hommes bien que suggestives se déréalisent et les corps se fondent dans une matière noire qui rend difficile leur identification. Toute l'œuvre de Julião Sarmento décline la notion de l'anonymat, les femmes sont représentées sans visage dans nombre de ses peintures antérieures. Il travaille la dualité absence / présence. Ces figures en aplat témoignent de l'objectivation des corps. La sexualité pornographique est un trouble né d'un fantasme incarné dans l'absence. Il est par là le négatif de la présence spirituelle d'un être de chair. L'œuvre de Julião Sarmento se joue dans ce sensible équilibre de l'apparition à la disparition, de la trace à la présence. Peinture au sens fort de l'abs- traction : elle isole, sépare les corps et les extrait de leur contexte. Dans certains tableaux, les scènes sont accompagnées d'une phrase qui vient éclairer l'action telle une didascalie ou au contraire renforcer leur mystère réincarnant ces figures par le langage. On retrouve dans la série Domestic Isolation ce principe de superposition et de collage où une image étrangère, une photographie vient se superposer à la peinture.

 

Baselitz sculpteur. Une certaine actualité de l'expressionnisme

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L’actualité de la scène muséale parisienne réunit deux représentants de la culture expressionniste : Edvard Munch et Georg Baselitz. Il s’agit sans doute d’un hasard, mais l’exposition que la Pinacothèque de Paris consacre aux branches berlinoise et munichoise de l’expressionisme allemand, ainsi que la grande exposition Die Brücke : aux origines de l’expressionnisme, programmée pour mars 2012 au Musée de Grenoble, viennent confirmer le grand intérêt que suscite en ce moment, en France, ce courant de la culture d’avant-garde du siècle dernier. Munch et Baselitz n’appartiennent pas à l’expressionnisme historique. Proto-expressionniste le premier et néo-expressionniste le second, ils incarnent néanmoins tous deux une sensibilité qui demeure l’une des composantes majeures de la modernité, une composante qui a été longuement et délibérément ignorée en France car difficilement acceptable par une tradition surtout portée à une sereine sobriété et à une solide rigueur formelle, privilégiant ainsi la clarté analytique et l’esprit de géométrie.

   

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