Contributions
Les textes de cette section ont été demandés par J. Emil Sennewald à divers acteurs du monde de l’art ayant une pratique critique. Ils ont pour objectif de susciter un débat sur la place de la critique dans le paysage de l'art actuel et d'en élargir le champ. De nouvelles contributions viendront alimenter la réflexion. Vous êtes invités à nous rejoindre.
Lost in the Translation (une fois encore)
Par Thibault de Ruyter
J’ai eu la chance, durant ma carrière de critique d’art, de côtoyer trois grands traducteurs. Mon diplôme d’architecte était sans doute prémonitoire de ce que serait ma vie future : présenté en anglais devant un jury à majorité française, je ne lui avais trouvé de meilleur titre que Lost in the Translation (bien avant que Sofia Coppola n’emploie ces mêmes mots, ou presque, pour un de ses films, je les avais volés à un disque ambient de Bill Laswell). Le terme translation a ceci de magnifique qu’il évoque, en anglais, deux choses : le fait de traduire un texte d’une langue vers une autre et, dans le vocabulaire de la géométrie, le déplacement dans l’espace d’un corps, d’un volume, d’une forme. Du coup, si on aborde la « translation » sous son aspect physique, elle devient rapidement synonyme de « transfert » (elle l’est d’ailleurs dans certains dictionnaires) mais, en inversant la proposition, on pourrait aussi dire qu’il ne peut y avoir de transfert sans « translation » ou, pour employer le mot français, sans traduction.
Qui vit dans un pays étranger, même s’il en possède plus ou moins parfaitement la langue, est fréquemment « perdu dans la traduction ». Il peut s’agir d’un mot que l’on ne connaît pas (mais le plus souvent l’interlocuteur, remarquant qu’il n’est pas compris, utilisera un synonyme), d’un accent difficile à assimiler (les joies des voyages en Autriche !) ou d’une expression tellement imagée qu’elle en devient impossible à déchiffrer. Il existe, enfin, un niveau de langue qui dépasse celui des bavardages entre amis et les questions de vocabulaire : la littérature. Là, seul un traducteur peut nous aider.
Sans Claude Riehl il y aurait peu de chances qu’Arno Schmidt ait connu une deuxième carrière en France. Trois de ses textes sont traduits dans les années 1960 par Jean-Claude Hémery et Martine Valette, puis silence radio pendant trente ans. Sans la passion, l’entremise et le dévouement de Riehl, les lecteurs français ne pourraient apprécier les œuvres de cet auteur sans pareil. Car il suffit d’ouvrir un livre de Schmidt à n’importe quelle page et, même si vous ne parlez pas allemand, vous verrez que l’exercice de traduction relève de l’impossible. Pour « transférer » Schmidt en français, il ne faut pas seulement comprendre ses jeux de mots tordus et ses complexes astuces typographiques, il faut aussi connaître les sources, les références et les citations que l’auteur intègre de manière plus ou moins détournée dans ses textes. Enfin, il faut préserver la « mise en page parlante » que Schmidt avait inventée. Traduire n’est pas une simple question de vocabulaire et de grammaire, c’est parfois une affaire de formes et de références, un exercice schizophrène qui consiste à se glisser dans les mots (et les habits) d’un autre.
The limits of my language mean the limits of my world
Une lettre concernant la critique d'art
Par Jens Emil Sennewald
An Artist Who Cannot Speak English Is No Artist.
Mladen Stilinoviç
Cher AICA France,
Je suis membre de l'association depuis deux ans. D'origine allemande, je suis installé en France depuis dix ans. Ayant comme outil de travail la langue allemande, il me semblait d'une barrière linguistique infranchissable à publier des textes en langue française. Pourtant, j'ai posé ma candidature en France, le pays où j'ai pris domicile et où je suis actif, la plupart des cas pour des supports germanophones. Certes, il m'arrive de faire des petites publications ici et là, toujours avec la complicité et surtout l'aide de rédacteurs ou d'amis qui se prêtent à une relecture de ces textes.
La langue, et particulièrement l'écriture, étant l'outil aussi bien que le matériel de mon travail, et, comme texte, étant le complément inséparable de l'image, je me suis parfois posé la question de savoir s'il est possible de répondre de façon adéquate à l'art français dans une autre langue que le Français. Je n'ai pas de réponse. Et pourtant, j'écris. Ici, je voudrais, cher AICA France, te parler de la critique.
De la critique d'art comme je la pratique. Suivant la phrase de Wittgenstein selon laquelle les limites de ma langue représentent les limites de mon monde, je vais te parler de la critique en langue française, et avec toute ma sympathie pour Mladen Stilinoviç,, je vais t'adresser ce texte sans aucune relecture. Je me limite dans l'espace linguistique qui m'est accessible. Il est représenté, à peu près, par l'espace de ma bouche jusqu'à la pointe de ma langue quand je la tire au plus fort dans le monde.
Mais voyons, nous sommes dans la forme de lettre qui est un espace plus intime, plus personnel et qui se prête à te faire oublier, pour l'instant de la lecture, ces barrières linguistiques, qui te sont, je le sais bien, autrement plus chères et, pour des bonnes raisons, plus importantes.



