Fonds critique

Il s'agit, ici, de rassembler des  textes anciens ou récents portant sur la critique d'art ou témoignant de son exercice, mais pas nécessairement produits par des critiques, ni des membres de l'AICA.

De la critique considérée comme une création

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Michel_Ragon

Par Michel Ragon

 

Extrait, 1968

Pierre Restany est un mélange de théoricien et de militant. Pour bien comprendre la portée de son oeuvre, il ne faut pas seulement considérer ce qu’il a écrit, mais aussi ce qu’il a fait. Et c’est là qu’apparaît une forme, je crois, nouvelle de la critique militante. Diderot et Baudelaire étaient des voyeurs mitigés de juges. Le militantisme apparaît avec Duranty, Zola, Fénéon; s’épanouit avec Apollinaire et André Breton. Ces deux derniers sont des exemples de critiques d’art à la fois théoriciens et militants. Le militantisme d’Apollinaire en faveur du cubisme est au moins aussi important, sinon plus que ce qu’il a écrit de Picasso et de Braque. Même chose pour André Breton. On ne souligne pas assez cet aspect de la critique contemporaine, cette action d’organisateur d’expositions, de membres de jurys, de diffuseur de nouvelles actions de l’art par toutes les techniques nouvelles ; cinéma, télévision, radio, diapositives, bandes enregistrées. De tout ce qui n’est pas écrit, sculpté, peint, il ne reste rien, bien sûr, sinon le souvenir. Et certains ne tiennent pas tellement à se souvenir de cette action des critiques lorsqu’elle est entrée dans l’histoire. Braque vieillard, disait d’horribles choses sur Apollinaire, comme s’il ne se pardonnait pas d’avoir été aidé par un poète.

 

Pour une critique passionnée

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Par Barnett Newman

 

1968

On trouvera peut-être aussi présomptueux pour un peintre de dire aux critiques d’art ce qu’est ou ce que devrait être la critique, que pour un critique de dire à un peintre ce qu’est la peinture et ce qu’il faut peindre. Cependant, la spécificité de ces deux activités est telle que le peintre est excusable : lorsqu’un peintre parle de la critique ou des critiques d’art, il devient par ce seul acte, ipso facto, un critique.

Mon intervention n’a d’autre but que de célébrer un événement semblable : la transformation de Baudelaire le poète en Baudelaire le critique d’art, à l’époque où il commença à visiter les Salons. La réciproque, toutefois, n’est pas vraie. Quelle que soit l’insistance du critique à expliquer aux artistes ce qu’est la peinture, ce qu’un peintre devrait peindre et comment, le critique ne devient jamais peintre. Il reste hors jeu. Pourquoi ? Parce que peintre et critique sont engagés dans des démarches inconciliables.

M’inspirant de Baudelaire, je suppose que je bénéficie de la position favorable de l’artiste et que je devrais m’en réjouir. Pourtant, ce nouveau rôle de critique ne me sourit guère.

Il me semble qu’il existe ou qu’il pourrait exister un lien entre peintre et critique, même si les choses qu’ils font ne sont pas conciliables. C’est ce lien que je désire examiner. Il est présent dans le credo baudelairien en matière de critique et c’est ce credo que je veux défendre.

Baudelaire a dit que la critique devait être « partiale, passionnée, politique ». Or, dans la critique actuelle, ces caractères tendent à disparaître. Aujourd’hui, la critique devient neutre, froide, « scientifique ». Elle n’a de politique que ce qui relie les critiques entre eux : leur empressement à satisfaire la bourgeoisie plutôt qu’à la détruire. De nos jours, bien sûr, la nouvelle bourgeoisie se nomme « univers technique moderne de la communication ».

C’était, à mon avis, l’opinion de Baudelaire que la bonne critique dût posséder ces trois caractères – et de concert. Nous savons qu’on peut être partial sans être passionné, ou politique, dans le meilleur sens du terme, sans être partial ni passionné. Mais si l’on est vraiment passionné, impossible de ne pas réunir ces trois caractères. On ne peut être passionné sans se vouer à l’objet de sa passion et, du même coup, sans être partial. Et la vraie passion, par sa nature même, par sa seule existence, constitue une menace politique pour les philistins et les bourgeois. Admettons-le : la critique didactique, « scientifique », réduite à elle-même et pratiquée pour elle-même, est fondamentalement une activité bourgeoise.

 

Une École de la Critique

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canudo

Par Ricciotto Canudo

 

1912

L’enquête menée par une revue littéraire (1) sur les tares et l’utilité de la Critique, la polémique qui s’est poursuivie entre deux quotidiens, la Défense et Illustration de la Critique présentée par Paul Reboux au dîner des Criliques... Un vent de fronde passe sur les moissons aux rares épis des discussions littéraires. Le « Créateur » s’élève (enfin !) contre le « Censeur » qui riposte. Ceux qui œuvrent et créent, se montrent fièvreusement las vis-à-vis de ceux qui s’arrogent le droit de les juger, qui impressionnent en leur faveur ou contre eux l’opinion publique. Et l’on discute l’utilité de la Critique, de toute la Critique.

Les résultats de ces discussions ne sont point inconnus. Ils seront insignifiants. On ne crée pas en ce moment une table nouvelle des valeurs pour y faire une large place à la Critique ou pour l’en écarter à jamais. On discute, comme autrefois à Byzance. Et c’est dommage, car les raisons de cette toute récente levée de boucliers contre les critiques, il ne faut point les rechercher dans l’histoire littéraire, ni, – moins encore –, dans la philosophie de l’art. Elles sont plus près de nous et de tout le monde, elles sont simples, banales, et d’un rayonnement et d’une importance extraordinaires.

Lorsque Gaston de Pawlowski affirme que « aucune organisation humaine ne saurait imposer ou interdire le talent », il fait preuve encore une fois de cet optimisme plein de bon sens et de bon goût qui éclaire tous ses jugements. Il semble conclure, en faveur du talent, à la parfaite inutilité de la Critique. La question serait, de la sorte, infiniment simplifiée, si l’on admettait que le talent sort tout formé du giron maternel, comme Athéna du cerveau paternel. Mais le talent, ainsi que le génie, est une longue patience. Ainsi que toute anomalie humaine, il est un composé de germes qui ont besoin d’un spécial « bouillon de culture » pour se développer. Et nul au monde ne naît avec du talent, n’ayant, en naissant, que des « possibilités » dont l’épanouissement est régi, aidé ou contrarié. par des conditions, particulières et longues, de culture et de milieu. C’est pourquoi le rôle de la Critique est d’une incontestable importance, puisque la Critique est, comme la Vierge, la mère et la fille de son enfant, et son enfant, c’est l’Opinion.

 

Assez de messes basses !

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rauterberg Les critiques qui ne critiquent pas mettent l'art à mal. Une seule solution : il faut fonder une académie de la critique d'art. Plaidoyer.

 

Par Hanno Rauterberg

Ce texte a initialement été publié dans sa version originale allemande dans Die Zeit n°32, le 5 Août 2010

Traduction : Camille Azaïs

 

Ceci pourrait être enfin le temps de se réjouir, et de souffler un peu : le grand effondrement du marché de l’art n'a pas eu lieu. Il n’y aura eu qu’un léger affaissement, et rien de plus. La plupart des galeries a repris un meilleur rythme de ventes, les maisons de ventes aux enchères annoncent de nouveaux records, les taux de fréquentation des musées sont de nouveau au plus fort et les programmes d’expositions sont plus foisonnants que jamais. Le monde de l’art pourrait laisser éclater sa joie.

Et pourtant. Plus d’un commence déjà à regretter les années de folie et d’ivresse du « boom ». Car, quoi que l’hystérie durable qui régnait alors sur le marché ait paru inquiétante, ce qui succède à cette hystérie semble s’avérer encore plus insupportable : une normalité fade. Tout est désormais figé dans un fonctionnement routinier et mécanique.

Il y aurait pourtant de nombreux débats à mener. Parmi la multitude des styles et des techniques des artistes d’aujourd’hui, comment peut-on encore parler avec pertinence de la valeur de l’art ? Comment définir la qualité, cette notion si souvent décriée ? Jusqu’à quel point ce monde de l’art, si ouvert, est-il en fait libéral ? Pourtant, c'est comme si personne ne voulait se risquer à poser ces questions fondamentales. Personne ne recherche le conflit, pas même ceux qui, de par leur métier même, sont censés être en charge du questionnement et de la controverse : les critiques.