Nu noir sur fond blanc, Julião Sarmento

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Les silhouettes noires de Julião Sarmento sont des projections de corps fantasmés. Une trace de présence saisie. 

Œuvres au noir, Julião Sarmento semble projeter sur la toile les corps tirés de scènes pornographiques. Ces études préparatoires et peintures obéissent à un principe de sérialité à l'image de la pornographie dans les films qui rejouent sans cesse les mêmes scènes de façon mécanique. Ces scènes sexuelles de femmes et d'hommes bien que suggestives se déréalisent et les corps se fondent dans une matière noire qui rend difficile leur identification. Toute l'œuvre de Julião Sarmento décline la notion de l'anonymat, les femmes sont représentées sans visage dans nombre de ses peintures antérieures. Il travaille la dualité absence / présence. Ces figures en aplat témoignent de l'objectivation des corps. La sexualité pornographique est un trouble né d'un fantasme incarné dans l'absence. Il est par là le négatif de la présence spirituelle d'un être de chair. L'œuvre de Julião Sarmento se joue dans ce sensible équilibre de l'apparition à la disparition, de la trace à la présence. Peinture au sens fort de l'abs- traction : elle isole, sépare les corps et les extrait de leur contexte. Dans certains tableaux, les scènes sont accompagnées d'une phrase qui vient éclairer l'action telle une didascalie ou au contraire renforcer leur mystère réincarnant ces figures par le langage. On retrouve dans la série Domestic Isolation ce principe de superposition et de collage où une image étrangère, une photographie vient se superposer à la peinture.

La pratique du collage est très présente chez les artistes du Pop art qu'il rejoint dans une réflexion toujours très actuelle sur le statut de l'image dans nos sociétés. En se saisissant de l'image pornographique, Julião Sarmento nous parle en effet de l'industrialisation contemporaine de l'image du désir et du corps.

L'aplanissement et la simplification monochrome de la figure sont aussi des techniques d'aplatissement du sens et de déréalisation très présente chez ces artistes. L'on pense aux grands nus à la fois provocants et dépersonnalisés de l'artiste américain Tom Wesselmann. L'érotisme est au cœur de son oeuvre. Dans ses grands nus composés de formes planes, les traits des visages des femmes qu'il représente comme chez Julião Sarmento, sont à peine esquissés soulignant en revanche leurs attributs sexués (les lèvres, les seins) sur le modèle des images publicitaires. Sa dernière série des nus bleus sur fond blanc est d'ailleurs contemporaine de la série des silhouettes noires de Julião Sarmento. L'artiste américain a beaucoup utilisé le collage représentant des intérieurs américains dans sa série Still Life. Dans la série Domestic Isolation de Julião Sarmento, nous entrons dans les intérieurs de ces silhouettes noires avec télévision, canapé, pot de fleur et cadre, collages d'images photographiques ou de magazines. Le corps y est souvent présenté sur le même plan que l'objet: corps objet, il est un bien de consommation comme un autre.

Ses peintures et dessins se lisent également sur un mode cinématographique comme autant de plans séquences. Ainsi la peinture «Some Rethorical Structures To Be Identified In This Image » où deux femmes se font face de profil, l'une avançant son bras vers le ventre de l'autre légèrement arrondi. Le titre nous parle de « structures rhétoriques », et suggère ainsi un cadre d'interprétation pour cette image. Ce cadre est celui d'une rencontre entre deux femmes, certainement la seule vraie rencontre de deux corps mais aussi de deux êtres dans la série que nous propose l'artiste. Cette rencontre, ce geste évoquent des versets de l'Evangile selon Saint-Luc et l'interprétation qu'en a donné le grand artiste maniériste Pontormo dans sa « Visitation de Carmignano » (1528). Marie rend visite à Élisabeth, les deux femmes sont enceintes et Jean-Baptiste, le futur enfant d'Elisabeth tressaille in utero à la présence du Christ, recevant ainsi l'esprit saint. A la suite de Bill Viola et de sa très belle vidéo « The Greeting », Julião Sarmento réinterroge ce tableau de Pontormo et ce mystère de la présence, de l'incarnation non dévoilé.

Dans les films de Julião Sarmento, comme chez le vidéaste américain, il y a une dimension picturale, ainsi « Shadows » avec la mise en lumière très maniériste des corps des femmes. Ce film tourné en super 8 se déroule en deux temps : il s'ouvre sur un plan fixe sur un écran blanc, la toile, sur lequel se projettent les grains de la bande annonçant le grain de peau du cou d'un modèle. Cette recherche de la texture, du grain est présente dans ses toiles également : le « fond » blanc de la toile où s'inscrit « la forme », n'est pas lisse, présentant des aspérités et de la matière. Plongé d'abord dans l'ombre, on ne distingue pas immédiatement le cou de cette femme, il passe tour à tour de l'ombre à la lumière. Deux modèles féminins à la suite se présentent à nous, couchés sur le côté. L'une est blonde aux lèvres rouges et nous regarde fixement, l'autre est brune et son visage est presque hors champ, elle ferme les yeux. Ces deux femmes vont disparaître puis réapparaître dans un jeu d'ombre et de lumière, dans un effet de clair obscur. Bien que l'on distingue leurs visages, on devine pourtant à peine les traits de ces femmes.

Cette succession de plans fixes les met à distance. Impassibles, aux visages fixes et aux yeux fermés, leur regard aurait pu trahir leur personnalité mais ici elles ne doivent pas être personnifiées afin qu'elles puissent devenir le réceptacle de nos fantasmes. Le titre est celui d'un film de John Cassavetes tout comme « Faces », un autre film de Julião Sarmento.

Julião Sarmento explore la nature de l'image de la femme avec ses multiples représentations, utilisant parfois les codes de la pornographie. Le mot pornographie vient du grec ancien pornográphos, lui-même dérivé de pórnê signifiant prostituée et gráphô qui signifie peindre, écrire ou décrire, c'est donc littéralement la représentation de la prostitution mais ici plus encore la prostitution de l'image. L'image pornographique est par nature marchande, elle s'oppose à l'image pensée dés son origine comme un lieu d'accueil et de transcendance, la pornographie nie la dimension épiphanique de l'image : « elle attire la convoitise jusqu'aux tréfonds d'une sexualité totalement abstraite qui n'a d'autre fonction que d'interdire le don et l'aventure de la Rencontre. Le pornos se démasque comme "opacité et aplatissement » nous dit Philippe Sers dans son entretien sur Le combat de Pornos et de Hiéros : image pornographique et image métaphysique.

Les ombres de Julião Sarmento témoignent d'une impossible rencontre avec cet « autre », la femme, figure de l'accueil dont le corps a été « abstrait » sous le flux des images. Julião Sarmento restaure le mystère de la rencontre et de l'effusion des corps.

Muriel Enjalran